« Immatriculé conception : un enfant à naître peut-il déjà être un enfant en danger ? »

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Article publié dans La grossesse, une histoire hors normes, ouvrage collectif sous la direction de Christine Davoudian, collection 1001 BB, Erès, mars 2014.

Au plan juridique, un enfant à naitre n’a pas encore d’existence. Pourtant, on ne peut pas méconnaitre qu’il est vivant et qu’il est, de surcroit, créateur de son père et de sa mère1. Comme l’écrit René Frydman2, en abordant la question de l’enfant à naître et de sa protection, « au-delà de la simple définition de l’embryon, c’est notre idée de l’homme, de l’humanité qui se révèle. Nous touchons au problème des origines » ainsi qu’aux choix fondamentaux qu’une société doit opérer.

Le diagnostic prénatal et la médecine fœtale ont fait leur apparition à la fin des années 1970 et se sont réellement développés au cours des années 1980 avec l’essor des techniques d’imagerie médicale (en particulier l’échographie) et des techniques de prélèvements sur le fœtus pendant la grossesse (amniocentèses, biopsies tissulaires, etc.) En 1984, l’avis du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) reconnaissait à l’embryon la qualité de « personne humaine potentielle dès sa conception », en précisant que « l’embryon humain, est, en principe une personne humaine dotée d’une personnalité juridique dès la conception, à condition qu’il naisse vivant et viable et que les effets de cette personnalité lui soient favorables ». Tantôt objet de recherche et d’expérimentation en médecine, tantôt écouté comme un petit patient chez le psychanalyste et l’haptonomiste, il est désormais « parmi nous » pour reprendre le titre d’un congrès3 qui s’est tenu il y a quelques années à Lyon.
Quant à la grossesse, moment de maturation exceptionnelle mais aussi période de grande vulnérabilité et de porosité psychique, elle n’a pas manqué d’intéresser légitimement les acteurs de la protection de l’enfance.

L’Aide Sociale à l’Enfance et ses acteurs, soucieux et garants du bien-être de l’enfant dans ses composantes tant physiques, affectives, intellectuelles que sociales4, ont très tôt et empiriquement compris la nécessité de se pencher sur le ventre maternel, particulièrement lorsque se présente un risque de danger pour l’enfant à naître, mais également pour la future mère, en particulier si celle-ci est adolescente.

Mais cette évidence, comme toute évidence, mérite d’être interrogée :
Est-ce une incongruité de penser qu’un enfant à naitre puisse déjà être un enfant à protéger ?
Y a-t-il un risque à penser que les jeux soient faits si précocement, obérant par la même la plasticité structurelle de l’enfant et les aménagements et réaménagements permanents du lien mère-enfant ?
Y a-t-il un danger à une intervention trop précoce qui pourrait figer un processus, arrêter le mouvement ?
Est-il possible aujourd’hui d’accepter et de tolérer une part d’incertitude nécessaire à la vie, à la rencontre et à la reconnaissance réciproque ?
N’y a-t-il pas un risque à interrompre le dialogue singulier et intime entre la mère et l’enfant en mettant à mal la création de leur nécessaire fiction ?
Car si on peut sans conteste, et en accord avec les travaux de Michel Soulé et Marie-José Soubieux, affirmer que la vie fœtale est le premier acte de la biographie de l’humain, on peut aussi soutenir qu’à ce stade, la vie psychique n’existe véritablement que dans la relation entre la mère et son fœtus, d’inconscient à inconscient. Même si les progrès de la médecine pré-natale ont individualisé de plus en plus le fœtus comme un patient, pour autant, il n’est pas encore totalement une personne : « Le bébé des autres n’existaient pas, je le comprends maintenant, parce que le bébé n’existe que dans la continuité intime, dans le lien avec nous, ses parents5 ».
Lorsqu’un mineur est accueilli par ses services, l’Aide Sociale à l’Enfance crée un dossier administratif dans lequel figure l’ensemble des documents concernant l’enfant tout au long de sa prise en charge ainsi que des éléments d’informations concernant sa famille. Il est, dit-on « immatriculé ».
En l’absence juridique d’enfant durant la grossesse, et pour le bien de ce dernier, ne serait-il pas tentant d’immatriculer la conception ?
Si à l’évidence il n’est pas raisonnable de céder à cette tentation totalitaire, il n’en demeure pas moins qu’elle a le mérite de nous provoquer et de nous contraindre à nous poser des questions essentielles lorsque qu’il y souffrance dans ce temps si singulier et si complexe de la grossesse :
Comment accompagner la mère et l’enfant en devenir durant la grossesse ?
Avons-nous la vanité de croire que nous sommes en capacité d’influer et de corriger un démarrage de vie qui apparaît à haut risque ?
Quels risques, par notre intervention, faisons-nous courir à l’enfant et à la femme, sa future mère, au nom de leur bien ?
Quelles opportunités peuvent aussi être saisies durant cette période fondatrice afin d’éviter les mauvaises répétitions que les cliniciens connaissent bien ?
Quelles que soient les modalités de l’intervention, il faut tout d’abord quitter la logique de causalité linéaire qui guide trop souvent nos pensées et nous fait croire que l’enfant ne serait qu’un effet de la parentalité, un objet simplement passif du sujet maternel. Si le bébé est certes un écran réceptif, il est aussi un formidable écran projectif : l’enfant in utéro et sa mère fonctionnent très précocement sur un mode systémique. Dès lors, il devient épistémologiquement erroné d’envisager le comportement de la mère comme cause unique du comportement du bébé, parce que dans le même temps, l’enfant in utéro influence sa mère en devenir selon un processus constant d’interdépendance mutuelle et dans une logique causale non plus linéaire mais circulaire : un flux continu sans commencement ni fin.
La relation materno-fœtale est d’une grande complexité : il n’y a de grossesse somatique que parce qu’il y a un enfant mais la prise en compte et l’acceptation psychique de l’enfant par la femme durant sa grossesse n’est pas, pour autant, un chemin tranquille et linéaire. La grossesse reste une période décisive et un temps d’indétermination et d’incertitude à l’instar de tout système en transformation.
Durant la grossesse, tout est mobile et labile. Les émotions sont souvent paroxystiques, l’humeur est vagabonde et changeante. Les repères identificatoires nécessaires et fondamentaux sont convoqués psychiquement et sont interrogées. D’hypermnésie en amnésie, la femme enceinte peut paraître parfois irraisonnable mais rappelons qu’elle traverse un temps riche et potentiellement dangereux où son inconscient à ciel ouvert6l’amène, plus que jamais, à faire face à ses fêlures.
Ainsi le bébé à naître est précocement un interrogateur de sa mère et de ses conduites. Il est aussi un révélateur des répétitions intergénérationnelles. La grossesse, comme le souligne Philippe Gutton est aussi « une clinique renouvelée des origines7 ».
Le bébé, miroir des fragilités maternelles, réelles ou fantasmées, doit nécessairement être idéalisé. Idéalisation qui fonctionne comme un processus de défense contre ce miroir réfléchissant. Le bébé devient celui qui révèle : « Mon pouvoir sur lui est stupéfiant(…) le pire et le meilleur il le révèle8»
Dans cette optique, le bébé assure pour sa mère une fonction nécessaire de moi complémentaire. L’enfant à venir a pour fonction de faire tenir debout son parent. Porteur des fantasmes maternels, il lui assure une fonction de protection. Merveilleux, l’enfant doit l’être car il a pour mission d’apaiser le narcissisme parental bousculé par cette période féconde. Rappelons que le devenir parent entraîne une interrogation et une expérience majeure du rapport à soi-même et aux autres, épreuve qui vient autant interroger le temps passé que présent.
Psychiquement, l’embryon est un miroir de nous-mêmes et, en tant que tel, il est investi de libido et de fantasmes…En cela il est vivant.
Dans la grossesse, si le bébé crée sa mère – pour reprendre la formulation de Serge Lebovici – les fantasmes maternels suscités par le bébé sont aussi propices à un véritable travail d’écoute et d’accompagnement psychanalytique.
Cependant le bébé in utéro mène aussi sa vie propre et ce qu’il devient n’est heureusement jamais la copie conforme de ce qu’attendait son parent. N’oublions pas le propre désir de l’enfant apprenti-constructeur de son identité et de sa différenciation. Ne voit-on pas, dans cet écart nécessaire, les ferments du processus de séparation-individuation qui se déroulera bien plus tard.
Mais parfois cet écart est trop important, ou au contraire il est dénié et il y a alors danger pour la mère et le bébé.
Dès lors s’impose une évaluation pour un éventuel accompagnement. Dans le domaine de la protection de l’enfance, si l’on s’accorde sur le fait que l’évaluation se donne comme finalité ultime de donner de la valeur à un sujet, cette évaluation nécessite :

Une rencontre : « Rencontrer autrui c’est être tenu en éveil par une énigme »9. Il n’est, en effet, pas possible de concevoir une évaluation dans le champ des relations humaines sans le désir d’aller vers l’autre et sans l’envie d’un échange.
Une dynamique : l’évaluation doit pouvoir rendre compte tant des mouvements propres au système mère/enfant que de ceux de chaque individu singulier qui le compose. De ce fait, une évaluation ne peut être une photographie au sens statique du terme, elle se doit d’être la restitution d’un mouvement. Sans dynamique, l’évaluation peut, par exemple, transformer une fragilité ou une vulnérabilité transitoire en un état structurel.
Une prise de risque : il n’y a d’évaluation qu’au risque d’accepter d’aller sur le terrain de l’autre, l’espace et le temps de la grossesse, pour offrir une écoute sans jugement.

L’enjeu, c’est que l’évaluation ne créée les conditions d’une plus grande vulnérabilité. En effet, la femme, insécurisée par la démarche évaluative, peut éprouver ce moment de façon très douloureuse, parfois le vivre comme un désaveu d’une place de mère qui n’est pas encore totalement advenue. Le risque encouru est une fragilisation de la fonction maternelle pouvant aller jusqu’à l’abdication et la renonciation.
Mais le temps de l’évaluation/rencontre peut aussi être le moment d’un éclairage nouveau porté par un tiers, permettant de mettre en évidence les forces et les faiblesses de chacun, afin de proposer d’autres voies pour se parler, pour s’entendre et pour dialoguer.
L’évaluation peut ainsi être une action précoce susceptible d’éviter l’enkystement de la dyade mère/enfant dans des interactions pathogènes durables. Le regard porté par un tiers incarnant la loi symbolique peut servir de régulateur des dysfonctionnements. La qualité du regard porté par un professionnel sur une femme enceinte et sur un enfant à venir, le choix bienveillant des mots pour décrire ce qui se passe et qui est jusque-là parfois indicible et innommable peut servir de prise de conscience pour permettre de prendre acte des peurs et des souffrances et d’y apporter l’apaisement nécessaire. L’évaluation fonctionne alors comme une aide à la mise en mots et en récits pour relancer une histoire de vie et de filiation « en berne ». Elle permet de relier les points d’un parcours de vie pour le transformer en itinéraire pour enfin occuper un espace psychique unique en s’embarquant et en se calant dans la coque des mots.
L’aide à la modification du regard porté sur l’enfant en soi peut être essentielle : certaines mères ne peuvent voir leur enfant tel qu’il est (enfant réel) mais tel qu’elles se le représentent. Des histoires de vie douloureuses (violences dans le parcours de vie du parent) peuvent altérer les possibilités de sollicitude et de bienveillance d’un parent. Le regard est alors brouillé. L’enfant imaginaire, porteur des craintes et des peurs parentales, est dans ce cas un enfant inquiétant dont il faut se protéger. Il convient alors d’amener le parent à se débarrasser de cet enfant imaginaire menaçant qui trouble le regard, et l’évaluation peut y aider.

La bonne posture de l’évaluateur passe impérativement par :

Un engagement éclairé par des référentiels cliniques et théoriques explicites et donc partageables.
La mise au travail des fantasmes qui traversent tout intervenant dans ce temps mouvant de la grossesse.
L’inventivité et la créativité : les acquis et les certitudes sont souvent les meilleurs garants d’une résistance au changement.
La possibilité de bénéficier d’un cadre institutionnel et organisationnel suffisamment solide pour pouvoir se déformer dans la rencontre toujours singulière avec un enfant et son parent.
L’acceptation d’une véritable rencontre avec l’autre différent de nous.
La capacité de se faire – l’espace d’un instant – dépositaire des maux de l’autre pour qu’une histoire s’institue.

Rappelons, que le professionnel, même dans l’exercice de l’évaluation, est là pour tisser du lien. Une évaluation sans liens serait assurément une aventure violente.
Dans nos pratiques professionnelles, ce qui a été opérant pour l’une sera souvent inadéquat pour l’autre. Rien de surprenant, du fait que nous avons affaire à du particulier, de l’être. C’est cela qui caractérise toute rencontre avec un autre. Cela exclut, de fait, toute répétition d’un acte et invalide toute démarche qui tendrait à l’application systématique d’un modèle.
Si l’expérience est utile et nécessaire pour inventer et créer, elle ne demeure bénéfique qu’au prix d’un questionnement permanent.
Le questionnement c’est ce qui, toujours, devrait être recherché, voire même provoqué dès lors que nous voulons évaluer.
Par l’évaluation, ne sommes-nous pas des passeurs avant d’être des accoucheurs au risque de… la transformation et donc de l’inconnu ? C’est à la condition d’un risque, condition nécessaire, pour qu’au détour d’une évaluation un sujet puisse advenir et que de l’identité puisse se créer et non de l’identique : un acte de naissance.
Parce qu’ « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait » nous disait Mark Twain. N’est-ce pas de cet impossible quelque peu possible que nous allons tenter d’évaluer pour mieux proposer et accompagner durant ce temps singulier de la grossesse ? Si à l’impossible nul n’est tenu, il n’est pas exclu de s’y frotter. Ce peut être une position éthique.

Les liens, les relations et les transferts sont les moyens, et les seuls, pour tenter cet impossible et nécessaire travail d’accompagnement et de prévention d’un potentiel risque à venir.

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  1.  S. Lebovici
  2.  R. Frydman, Dieu, la médecine et l’embryon, Paris, Odile Jacob, 2003.
  3. Fœtus désormais parmi nous
  4. Loi portant réforme de la protection de l’enfance du 05 mars 2007.
  5.  M. Darrieussecq, Le bébé, P.O.L, 2002.
  6. C. Soler, L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Presse universitaire du Mirail, 2008.
  7.  P. Gutton, La chambre des amants, la mère, le père, l’enfant, Odile Jacob, 2011.
  8.  M. Darrieussecq, ibid.
  9.  Emmanuel Levinas